Jeudi 17 janvier 2008. Ce bon vieux quartier de la Paillade (MTP) s'embrase. Kery James, rappeur français canal historique (le gazier, à 13 ans, posait déjà sur le 1er lp de Mc Solar) répond à l'appel d'Uni-Sons et vient causer dans le micro, en toute simplicité. (crédits photos Luc Jennepin)
Habib, le boss d'Uni-Sons, prévient d'emblée: pas de promo, de plan com' dans cela. Ce qu'il appelle un "rencard Uni-Sons" est l'occasion d'une rencontre informelle entre un artiste et son public. L'idée n'est pas d'ameuter toutes les troupes. L'enjeu: préserver la proximité, préférer la qualité de l'échange. Il est vrai qu'une pointure comme Kery James est apte à mobiliser les foules. Dans les 90's, avec son groupe Ideal J, le monsieur marque durablement le rap français. Sur les 1ères prod' de Dj Medhi, le bougre éructe des textes bien sentis, hardcore sans pose ni provoc' injustifiée, bonne exemple de colère consciente. Figure modératrice de la Mafia K'1 Fry, la clique du 113 & de Rohff (Kery avoue jouer souvent au médiateur entre les amis turbulents), il s'en émancipe (sans jamais lâcher le crew) au début du nouveau millénaire, fraîchement converti à l'Islam, et, loin du fracas bling-bling du rap-bizzness, signe un album émouvant & éminemment personnel, "Si c'était à refaire", en 2001. Depuis, Kery continue le combat.
2008. Peut-être 150 gaziers dans la salle. Petites cailles, grands frères, minots & minettes. Un peu de chahut, mais pas plus que cela. Ici, on connait la clientèle et on surveille comme partout les rangs du fond. Mais la provoc' aujourd'hui fait profil bas. Kery est venu toute la journée et a participé à des ateliers d'écriture. Pas fainéant, il a accepté de prendre le micro en fin de journée et de répondre sans chi-chi et sans filet aux questions des gars du quartier. Alors pour le coup, ici, c'est respect. Ce qui n'empêchera pas pour autant l'inévitable question sur le beef opposant depuis la rentrée Kery à Mc Jean Gab'1. "Alors Kery, tu lui as mis une trempe à Gab'1 ?"... Rires dans la salle, rires de Kery. Et lui d'expliquer, de mettre en perspective sans s'adouber, de dire qu'on a beau essayer de faire du mieux que l'on peut, parfois l'élastique se tend tellement qu'il craque. Que l'argent & l'égotrip mène à la colère, que l'on doit arrondir les angles, travailler sur soi, que personne n'est parfait mais qu'il faut tendre vers ça, aller de l'avant.
Ici, une admiratrice demande à Kery de prêcher la bonne parole. Et Kery de rappeler qu'il n'est pas prescripteur de moral, que chacun doit se frayer son propre chemin. Là, un rappeur en herbe lui demande les recettes du succès. Et lui d'enchaîner sur la fugacité du succès, de la précarité des pseudo-stars. "On doit trouver en soi la motivation de faire ce que l'on fait et ne pas chercher le succès pour le succès. Et d'abord, qu'est-ce que le succès, la réussite ? Chacun a sa propre idée de la réussite, de sa réussite." Leitmotiv du bonhomme (et accroche de sa com' actuelle): "On n'est pas condamné à l'échec". Un message qui s'adresse autant à cette jeunesse des quartiers que l'on stigmatise qu'à tous ceux qui cherchent la réussite dans le regard des autres. Beaucoup en profite pour lui dire merci de sortir du discours misérabiliste sur la banlieue et de la rengaine du "tout n'est pas si facile".Mais Kery n'est pas qu'un homme de mots, c'est avant tout un homme d'actions. Alors il parle de l'asso' à laquelle il participe activement, A.C.E.S. ("Apprendre, Comprendre, Entreprendre et Servir"), une asso' dont la mission prioritaire est de proposer du soutien scolaire personnalisé dans les quartiers populaires. Un animateur du cru rebondit sur le propos, lui expliquant rapidement les difficultés dans le secteur. Les deux conviennent rapidement de se revoir pour discuter d'une action commune.
Kery a l'air heureux d'être là. Heureux et apaisé, entre revendication et sérénité. Manière peut-être de dire que les choses sont toujours plus compliqués que l'on ne le croit, de fuir la caractère manichéen de la vie que l'on essaie globalement de nous imposer. C'est sans doute pour cela que Kery a choisi d'entamer cette rencontre en présentant ses 2 derniers clips, "le combat continue III", et "Banlieusards", comme les 2 faces d'une même médaille. Pile, hardcore dans la tradition; face, positif dans l'action.
On le voit, les rencards Uni-Sons sont de rares occasions pour le public comme pour les artistes de se parler au même niveau, loin du bruit parasite des médias. Hamé de La Rumeur, le Saïan Supa Crew, Diam's... la liste des invités s'allongent et à chaque fois, c'est un moment privilégié pour tous les participants. Alors on vous en parle, mais chut... C'est un peu comme ce petit coin de verdure que l'on chérit et dont on vante les mérites à ses amis, tout en espérant que le coin ne devienne pas la cible de touristes irrespectueux...
Le nouvel album de Kery James sortira fin mars 2008.