Venu du documentaire, Teshigahara forma avec l'écrivain scénariste Abe Kobo un tandem détonant qui laissa à la postérité une poignée de films aux contours flous et passionnants. Mêlant fantastique et critique sociale, les 3 films que nous présentent Carlotta, "Traquenard", "La Femme des sables" & "Le visage d'un autre" constituent le haut du panier d'une collaboration pêchue.
Tour-à-tour empreints d'ironie, de colère, de désespoir et de tendresse (voire de burlesque), ces films nous racontent chacun le chemin de croix d'un homme en prise avec l'alérité insoluble du monde. Dans "Traquenard", un fantôme poursuit un mystérieux personnage habillé de blanc qui semble tirer bien des ficelles en ce qui concerne le destin des hommes. Dans "La Femme des sables", un entomologiste en expédition se retrouve piégé au fond d'un trou de sable en compagnie d'une inconnue (qui ne le restera pas longtemps). "Le Visage d'un autre" raconte, lui, l'étrange histoire d'un homme défiguré qui se construit une nouvelle identité via une prothèse faciale.
On vous voit venir, Nouvelle Vague + cinéma japonais + trouble existentiel = pelloche arty et chiante au possible. On vous arrête tout de suite, ces pelloches suintent la modernité par tous leurs photogrammes. Ainsi, malgré leurs pitchs qui pourrait appeler aux longues plages introspectives, ces films conservent un tempo enlevé et une fantaisie esthétique débridée (malgré leur propos désenchanté) qui les rapprochent de films de Bunuel tels que "L'Ange Exterminateur" ou "La Vie Criminelle d'Archibald De La Cruz". On évoquera aussi le cinéma d'Alain Resnais (et son regard distancié, mélange de dispositions scientifiques et d'addiction au jeu), tout en louant l'oeil du cinéaste Teshigahara, qui nous gratifie de plans magnifiques et signifiants.
Bénéficiant du travail sonore exceptionnel de Toru Takemitsu, une des têtes de série de la musique contemporaine au Japon, ces trois films arrivent à parler le plus légèrement du monde des choses qui nous pèsent. Ou quand le kilo de plume se fait plus léger que le kilo de plomb et que le plomb se transforme en or.