Plutôt grise, l’adaptation du "Dahlia Noir" de James Ellroy n’a guère fait d’étincelle. Le choix de De Palma aux commandes semblait pourtant idéal au sujet (le charme vénéneux de l’image, sa sublime attraction-désastre). Hélas, le dahlia fut presque fatal au réalisateur, englué dans une reconstitution pesante au casting claudiquant. Puis vint "Redacted" aussi éblouissant que glauque, synthèse sardonique de toute une œuvre consacrée au démontage de la machine à manipuler les masses, le cinéma.
Dans "Redacted", De Palma s’empare d’un sujet qu’il a déjà lui-même traité ("Outrages" aka "Casualties Of War") et lui applique un traitement de son époque, reconstitution du flux tendu d’informations par le biais d’un montage alterné entre un journal vidéo, un docu français pontifiant, des vidéos islamistes retrouvés sur internet, de flashs TV… L’argument : le viol et le meurtre d’une jeune irakienne par une poignée de troufions US. Le fond : plus que "la guerre, c’est mal", une étude froide et amère de "comment en arrive-t-on à perdre son humanité". La forme : une mosaïque d’images qui organise une valse de points de vue sans condamner, laissant au bon soin du spectateur la nécessité de comprendre.
On s’étonne de voir ainsi le cinéaste ultra dirigiste qu’est De Palma (qui a poussé la fameuse "Camera Prima donna" dans ses derniers retranchements) se coltiner un matériel aussi brut, aussi réaliste. Pourtant, le procédé rappelle les œuvres de jeunesse de monsieur (on pense notamment à "Hi’Mom") quand le jeune De Palma, fringant cinéaste, partait en caméra embarquée dans les rues du New-York de la fin des sixties et s’essayait à une forme de Nouvelle Vague ricaine. L’enfance de l’art, donc, et un cinéaste que l’on n’avait pas vu s’amuser autant avec son médium depuis longtemps ("L’Esprit de Caïn", plus précisément), l’oeil alerte et l’âme bougonne comme on l’aime.
Car De Palma renoue ici avec la colère froide, presque psychotique qui irrigue ses meilleurs films (de "Carrie" à "Outrages", en passant par "Pulsions" et "Blow Out"), des films où le presque-héros (la notion d’héroïsme a peu à voir avec le cinéma de De Palma) subit plus qu’il n’agit, en manque de convictions morales. Toujours aussi démiurgique, orchestrant ses propres doutes quant à la nature humaine, De Palma, en abandonnant l’artifice (ici, le plan-séquence retrouve son inertie originel, loin de la virtuosité précieuse de l’ouverture de "Snake Eyes", par exemple), assume sa misanthropie revêche, sans distance. Cet amoncellement de matières mortes, d’images violentes, reconstituées, "redacted", constitue le cœur d’un des films les plus mal aimables depuis le "Eyes Wide Shut" de Kubrick, autre grand cinéaste de la Misanthropie.
On s’amuse donc beaucoup à la vision de ce "Redacted", film en poupées russes où les points de vue s’escamotent et s’annulent, démontant la vanité morale de tirer un trait sur notre propre laideur. A donner à voir la monstruosité humaine avec autant de virulence, De Palma rejoint ainsi William Friedkin (auteur d’un "Bug" récent en huis clos névrotique) au sein du cercle très fermé des survivants des 70’s.
REDACTED (Etats-Unis - 2007)
de Brian De Palma
avec Kel O'Neill, Ty Jones, Daniel Sherman
durée : 1h30
distribué par TFM Distribution